CARÊME-PRENANT

— RIDICULE PAR DÉFINITION

Gayant a 496 ans.

Douai le promène depuis 1530 — un géant d'osier porté par des hommes enfermés dans la carcasse. On ne les voit pas. C'est le principe. Détruit par la guerre, reconstruit, restauré à la feuille d'or, il traverse encore la ville chaque année.

Le char de la vogue vivra quatre jours.

Chaque été, dans les villages, des bandes s'enferment des mois dans les garages. On soude, on colle, on coud, on bricole des enceintes. Ça sent la sciure et la bière tiède. Des samedis entiers, des nuits, de l'argent — pour le temps de la parade. Ensuite, on le dévisse. Rendu en pièces. Oublié.

Et sur le char : des hommes en poulet, des Mozart grimés en morts, des sirènes barbues. Une pancarte montre une chope : « Tantôt à bâbord, tantôt à tribord, toujours à ras-bord ! » Le ridicule n'est pas subi. Il est arboré.

Deux gaspillages, en apparence : l'effort et la dignité.

Un seul mécanisme, en réalité.

Toute l'année, la vie sociale tient deux comptes : ce qu'on fait — l'utilité — et ce qu'on est — le rang. Le char est l'inverse de l'utilité : des mois de labeur qui ne produisent rien d'utilisable, de vendable, de gardable. Le costume est l'inverse du rang : impossible d'être digne en aubergine.

La vogue solde les deux en quatre jours. Quand on retire l'utilité et le rang, il reste la bande. Que l'alcool lie en dissolvant l'individu.

Le port du géant de Gayant se transmet. Quelques familles s'en partagent le privilège — pour maintenir la permanence.

Pas le char. Chaque année, il est à refaire — tous ensemble, à partir de rien. L'éphémère n'est pas un défaut de fabrication : c'est le rendez-vous. Personne n'est obligé de reconstruire le char. C'est la tradition qui réunit la bande.

Une tradition n'a pas besoin de siècles. Elle a besoin d'être refaite. À Dunkerque, le point d'orgue du carnaval — le maire jetant des harengs sur la foule — a été inventé en 1962. Par des commerçants.

Le ridicule non plus n'est pas un accident. Il est écrit dans le nom. Carême-prenant, dit le Littré : personne masquée pendant les jours gras — et, au figuré, « toute personne ridiculement vêtue ». Rabelais en avait fait un roi. L'Académie a fini par trancher : « On dit plutôt aujourd'hui carnaval. » Le mot qui disait le ridicule a cédé la place au mot qui le tait.

Le rang demande de l'entretien. En poulet ou en aubergine, plus moyen. L'égalité est instantanée.

Reste la fierté. Elle s'explique par le prix : le ridicule coûte de la dignité. C'est précisément ce qui en fait une preuve d'appartenance. On ne triche pas un costume de poulet — plus c'est con, plus c'est sincère. Une cotisation que chacun paie, et que plus personne ne doit.

Le char ne sert à rien. C'est pour ça qu'il est indispensable.

À Granville — seul carnaval de France inscrit à l'UNESCO — la fin a un cérémonial : le roi de papier est jugé, puis brûlé dans le port.

À la vogue, on dévisse le bateau.

Même geste, sans la cérémonie — on tue la figure collective avant de rentrer dans le rang.

Gayant entrera dans son cinquième siècle. Le char aura vécu quatre jours.

L'un garde le corps du village.

L'autre refait la bande.

Dans les garages, ça a déjà recommencé.

Marc Joliey

& Team X

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