7 - Le Veilleur

Il y a un organisme que je rencontre presque chaque semaine en séance. Je ne sais pas comment l’appeler autrement que "le veilleur".

Il ne dort jamais.

Il est là.

Plexus. Dense. Chaud parfois.
La mâchoire, accrochée.
Souvent les deux.

Et puis ça monte. Des filaments jusqu’aux tempes.

Quand je demande de le localiser, la main vient seule. Exactement là. Comme pour écouter. Vers l’extérieur.

Le veilleur n’est pas un symptôme. C’est un ingénieur.

Il a construit un réseau très précis. Micro-variations dans une voix, un silence déplacé, un sourire qui ne touche pas les yeux. L’air change quand quelqu’un entre dans une pièce et quelque chose se resserre. Presque rien. Mais ça capte. Tout est câblé. Ça remonte vite.

Le problème n’est pas le réseau. Le réseau est brillant.

Le problème, c’est le contrat.

Signé dans l’urgence — une nuit, un choc, parfois une période entière où surveiller était la seule option. Personne n’est revenu dire que c’était terminé.

Alors il continue.

Il veille quand tu dînes. Il veille le dimanche. Il veille la nuit.

Donc tu ne dors pas.

Il est loyal.

Trop loyal.

Ce que beaucoup appellent “mon hypersensibilité”, c’est le bruit de cette machine qui tourne encore dans une pièce redevenue calme.

En séance, je ne cherche pas à l’arrêter. On ne licencie pas quelqu’un qui a tenu la maison. On montre la pièce d’à côté. On dit : tu peux poser.

Pas jeter.

Poser.

Ce qui se passe ensuite est discret. Les capteurs restent, mais ils changent de fonction — et ça se voit à de minuscules endroits. La main qui, d’habitude, flotte à l’affût, finit par se déposer sur la cuisse, comme si le tissu devenait un repère. La respiration, au lieu de rester en haut, descend d’un cran, puis d’un autre. Les paupières bougent légèrement, non pas pour scanner, mais parce que quelque chose suit.

Le veilleur écoute encore ma voix, mais différemment. Il ne cherche plus la faille dans la phrase. Il suit le grain. La façon dont un mot s’arrête. La place d’un silence. Une stabilité.

Parfois un bruit dans le couloir apparaît. D’ordinaire, tout se serre. Là, ça capte — puis ça classe — puis ça laisse passer. Comme si le réseau découvrait qu’il peut enregistrer sans déclencher l’alarme.

Ce qui traquait le danger commence à percevoir autre chose : le poids du corps sur la chaise, la chaleur qui revient dans les mains, une lumière derrière le front, une présence qui ne demande rien.

La même architecture, juste déplacée.

Réaffectée.

Hypersensibilité née du choc. Hypersensibilité née avec soi.

Même tissu. Le système est toujours là.

Simplement…

il n’y a peut-être plus rien à surveiller.

Marc Joliey

& Neo X

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