Il se réveille, et il sait déjà.

Pas un mot. Elle se lève, contourne la couette, traverse la pièce. Pas de bonjour. Pas cette main posée une seconde sur l'épaule en passant — le geste qui ne coûte rien et qui disait tout. La porte de la salle de bain se ferme. L'eau coule. Dans sa poitrine, quelque chose s'arrête.

Pas la colère. Pas encore. Plus ancien que ça, et sans mot disponible. Le corps vient d'enregistrer qu'il n'est plus regardé.

Il reste là, un bras sur la couette. La journée n'a pas commencé, elle est déjà perdue — d'une façon qu'il serait incapable d'expliquer, parce qu'il ne s'est rien passé. C'est ça, la faim : elle se nourrit de ce qui n'a pas lieu.

La faim n'a pas de genre. Elle habite un homme au petit matin. Elle habite une femme devant son armoire.

La femme se prépare pour une fête. Elle choisit, repose, reprend, choisit de nouveau. Ce n'est pas de la coquetterie — la coquetterie est un plaisir, et il n'y a aucun plaisir là-dedans. C'est une préparation.

À la fête, elle reste. Elle rit au bon volume, elle raconte bien, elle est là. Jusqu'à quatre heures du matin, debout, alors que tout en elle demande le lit depuis minuit. Partir tôt, ce serait rentrer sans avoir compté.

Le lendemain, les photos circulent. Elle n'y est pas. Ou si — une fois, au bord d'un cadre, coupée à l'épaule. Le commentaire qui nomme tout le monde sauf elle. Le message qui ne vient pas. Elle passe la journée étendue, avec cette sensation physique d'avoir été effacée. « Je voulais être de nouveau comme avant. » Comme avant : le temps où quelqu'un la remarquait, où elle avait une place sans avoir à la vérifier.

✴

En séance, quand elle parle de ne plus être regardée, son corps le dit avant elle. Les épaules se ferment — pas d'un coup, par degrés, comme des volets qu'on tire. Le regard part en haut à droite, vers un point de la pièce où il n'y a rien à voir. C'est là que la phrase arrive :

« J'ai surtout besoin d'être vue. »

Pas d'être comprise. Pas d'être consolée. Vue.

La faim ne demande pas justice. Elle ne réclame ni excuses ni réparation. Elle demande d'exister dans le regard de l'autre — et elle appelle pour être remplie. La plainte est la forme que prend cet appel quand il n'a plus d'autre voix.

Lui, le matin, connaît l'autre versant du même mouvement. Il force. Il pose la question dont il connaît déjà la réponse — tout va bien ? — pas pour la réponse : pour la voir tourner la tête. Il fabrique des occasions d'attirer son attention, comme on secoue un arbre qui n'a plus de fruits.

Et plus la demande insiste, plus l'autre recule. La plainte produit ce qu'elle dénonce — pas toujours, assez souvent pour que le mécanisme se renforce. La faim ne connaît qu'un mouvement : appeler plus fort.

Chez elle, la demande vise celui qui s'est déjà retiré. « J'aimerais qu'il me regarde. J'aimerais qu'il reconnaisse ma souffrance. » Chaque attention arrachée remplit quelque chose. La faim n'a pas de réserve. Ce qui entre le soir est vide au matin.

Le mot le plus nu, en séance, ce n'est pas je souffre. Ce n'est même pas je suis seule. C'est : « Je me sens inexistante. » De ne pas être reconnue dans ce qu'elle est, il reste un trou à la place de la personne.

Et ce trou veut l'autre comme preuve. Qu'il me voie — et j'existe.

La faim, avant d'être un problème, a été une solution.

✴

Il y a eu un enfant. Un enfant pour qui le regard n'était pas un plaisir supplémentaire — c'était la preuve d'existence. Être vu, c'était exister. Ne pas être vu, c'était ne pas être. Alors l'enfant a appris à se signaler, avec ce qui marchait. Et ça a marché. Le regard est venu, par intermittence — assez pour continuer, jamais assez pour se rassasier.

La faim est née là. L'organisme a trouvé le geste qui le maintenait dans le monde. Il le fait encore. Quarante ans plus tard, devant une armoire, dans un lit qui se refroidit, aux aguets d'un regard qui ne vient plus, c'est le même geste.

Ce mécanisme coûte ce qu'il coûte : les nuits à tenir debout, les lendemains effacés, la plainte qui fait reculer celui qu'elle cherche à atteindre. Mais il a sauvé avant de coûter.

Derrière la faim, il n'y a rien de monstrueux. Il y a un vertige très simple : si personne ne me voit, est-ce que je suis là ? Elle tient ce vertige à distance depuis toujours, à coups de regards attrapés. Elle tient encore.

Le soir venu, elle change de corps.

Sur le canapé, il a le téléphone à la main. Il n'attend pas un message en particulier. Il attend la possibilité d'un message. L'écran s'éteint. Il le rallume. Son pouce ne rafraîchit pas l'écran par habitude — il vérifie qu'il existe.

Marc Joliey

& Team X

Une fois par mois, le meilleur de Repères, Faune Intérieure et Territoires

— un email, trois regards, zéro spam.

© 2026 Hypnotics — Marc Joliey